11 avril 2008

La situation des femmes Roms en France

Voici un article intéressant paru le 10 avril 2008 dans Le Monde sur les femmes Roms installées en France, l'accès difficile à la santé et leurs situations précaires. L'auteur de l'article constate encore la présence de discrimination à l'encontre des Roms en France.

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Des femmes roms disent leurs maux

Les poêles dégagent une fumée acre, l'air est difficilement respirable. Des monceaux d'ordures bordent le terrain. Un unique robinet d'eau a été posé à l'extérieur, sur le trottoir. Les enfants, eux, cavalent dans les ruelles boueuses, jouent avec rien, supplient en riant d'être pris en photo. Ils sont toute la richesse de cette communauté rom venue de Roumanie.



Dans l'une des cabanes de ce bidonville de la banlieue parisienne, cinq femmes fixent une mallette ouverte : à l'intérieur, un préservatif, un stérilet, une plaquette de pilules. Antoaneta Popescu, chargée de projet de la mission rom de Médecins du monde (MDM), propose à l'une d'elles d'enfiler un tablier sur lequel est imprimé un schéma de l'appareil reproducteur féminin. Ce mercredi de mars, une pédiatre et une sage-femme bénévoles, accompagnées de deux interprètes, proposent des consultations de périnatalité là où vivent environ 600 Roms roumains. Comme souvent, la consultation a commencé avec une femme, puis des amies se sont jointes à elle. Les hommes sont priés d'attendre à l'extérieur.



C'est un moment précieux car, en France, les Roms se trouvent quasiment exclus, de fait sinon de droit, du système de santé. Pour les femmes enceintes et les enfants, les conséquences peuvent être dramatiques. Les statistiques dressées en 2007 par la mission banlieue de MDM sont édifiantes : seule une grossesse sur deux a abouti à la naissance d'un enfant vivant. L'âge moyen de la première grossesse était de 17 ans. Seules 8,3 % des femmes enceintes étaient suivies. Une sur dix utilisait un moyen de contraception. Conséquence : pour limiter le nombre de leurs enfants, elles recourent massivement à l'avortement. Ainsi, 43 % des femmes suivies par l'équipe de Médecins du monde avaient déjà avorté. Antoaneta confie avoir vu une mère rom après sa 22e IVG. MDM lui a permis d'obtenir, enfin, la pose d'un stérilet qui la protège pour dix ans.
Pour Cristina, 26 ans, qui attend son troisième enfant, cette consultation est la toute première de sa vie. D'abord inquiète, elle rayonne en entendant les battements du coeur de son bébé.



Debout dans la minuscule pièce, tapissée du plancher au plafond de bouts de moquette qui camouflent les planches de bois et la tôle, une femme dit qu'elle perd tous ses bébés à la naissance. On ne lui en a jamais expliqué les causes possibles. "Je n'en peux plus, je voudrais une contraception", dit-elle. Une autre, âgée de 23 ans, de beaux cheveux bruns ondulant sur son dos, souffle, les yeux embués, que des douleurs lui tordent le ventre depuis sa fausse couche. A l'hôpital, le médecin ne lui a prescrit ni échographie ni antibiotiques, confie-t-elle. En revanche, elle a reçu une facture de plus de 2 000 euros qu'elle ne pourra pas payer. Elle n'avait pas de droits ouverts à l'aide médicale d'Etat (AME). Une dernière, déjà mère de quatre enfants, demande une contraception car ses dernières grossesses n'ont abouti qu'à des fausses couches.



Antoaneta prodigue des conseils pour leur permettre d'obtenir l'AME à laquelle elles ont droit à partir de trois mois de présence en France. Mais en l'absence de domicile légal et de travail déclaré, avec les allers-retours plus ou moins réguliers vers la Roumanie, les preuves sont difficiles à apporter.



Chaleureuse et attentive, la sage-femme, Maryse Lepoint, rédige une lettre de recommandation pour l'une, constitue un dossier de grossesse pour l'autre. Pour Cristina, l'affaire est vite tranchée : une échographie et un bilan sanguin seraient nécessaires, mais elle a prévu de regagner la Roumanie dans quelques jours, grâce à l'Agence nationale d'accueil des étrangers et des migrations (Anaem). Même si elle compte revenir ensuite, le suivi de sa grossesse est compromis. Quant à ses amies, réussiront-elles à prendre un rendez-vous ? S'y rendront-elles ? Seront-elles soignées ? Les obstacles à leur accueil dans les établissements classiques sont multiples. Certains tiennent aux pratiques des institutions, d'autres à leur propre situation.



Mme Lepoint, qui accompagne régulièrement des femmes enceintes dans les structures de soins "pour être sûre qu'elles seront reçues correctement", raconte qu'elles sont encore "victimes d'actes de discriminations flagrants". "Dans une protection maternelle et infantile, nous nous sommes entendu dire : "Les mères qui attendent ne veulent pas passer après ces femmes-là. Nous sommes obligés de désinfecter après leur passage et elles sentent trop mauvais."" Ce qui frappe, au contraire, dans ce campement, c'est la propreté des corps malgré l'absence d'eau courante.
Antoaneta relate aussi comment le bus qu'elle attendait un jour, avec des femmes roms afin d'aller à un rendez-vous pour une IVG et la pose d'un stérilet, ne s'est pas arrêté. "Le chauffeur ne s'arrête jamais quand il n'y a que nous", lui ont dit les femmes, résignées. Une fois arrivées, elles n'ont pu obtenir la consultation prévue. "Il ne fallait pas manquer l'heure", leur a-t-on rétorqué. Depuis, une rencontre entre des responsables de MDM et de la RATP a favorisé une prise de conscience et permis d'améliorer les choses.



L'association tente aussi de nouer un dialogue avec les hôpitaux, les maternités, le Planning familial ou les PMI de la région, avec plus ou moins de succès. Les pratiques de ces institutions (rendez-vous fixés plusieurs semaines à l'avance, exigence d'un suivi régulier, absence d'interprète) ne sont pas du tout adaptées à cette population miséreuse, qui vit au jour le jour, sans information sur le fonctionnement du système de santé de notre pays, et exposée à des expulsions fréquentes de terrains qu'elles occupent illégalement.



"Pour ces femmes, la santé n'est pas le premier souci, note Jeanine Rochefort, médecin-gynécologue bénévole au centre de soins de MDM à Saint-Denis. Leur priorité, c'est nourrir leur famille. Du coup, on voit parfois des catastrophes parce qu'il a manqué un soin simple à un moment." Chaque jour, en mendiant, elles récoltent en moyenne entre 10 et 20 euros. En Roumanie, leur pays d'origine, leur misère serait plus grande encore. Et, au moins en France, les poubelles sont, elles, pleines.
Emmanuelle Chevallereau

Une mère Rom avec ses enfants dans un squat à Saint-Denis.